05 juin 2008
Le réveil du dragon
Mercredi 16 avril 2008
A Koyasan, devant un temple - 11h30
Quiétude sur le mont Koya, berceau d'une école bouddhiste très populaire au Japon (Shingon). Malgré la fine pluie qui tombe depuis le matin, nous avons marché un peu dans la montagne, avant de redescendre vers le village. Nous venons d'entrer dans un petit temple excentré. Il n'y a personne, hormis un moine qui, à l'entrée, dans un bâtiment, vend des amulettes et des tablettes votives. Règne un grand silence. Levant la tête vers le plafond de l'entrée du temple, nous admirons l'énorme dragon dessiné qui semble accueillir les fidèles dans un effroi.
Soudain, la contemplation silencieuse est interrompue. Un mini-bus s'est garé devant l'entrée du temple. Une horde blanche en descend. Ce sont des pèlerins, portant tous la même tenue blanche avec des inscriptions au dos, et le même chapeau pointu à la chinoise. Ils sont venus en groupe en pèlerinage dans ce lieu sacré. Dans une effervescence nerveuse, ils courent vers le temple. A peine ont-ils sauté du bus qu'ils ont empoigné dans leur sac briquets et bâtons d'encens, carnet à tamponner, cartes votives, pièces de monnaie. Accrochés à leurs habits, ils ont de petits grelots, si bien que chacun de leurs pas, chacun de leurs gestes, est ponctué par un bruit ininterrompu de cliquetis.
Ils ont vu que l'on regardait vers le plafond. Ils lèvent les yeux et aperçoivent le dragon. Exclamations, rires, interpellations. Deux ou trois hommes frappent dans leurs mains, avec éclat. Veulent-ils réveiller le dieu dragon qui dort ? Mais sans doute l'est-il déjà avec tout le bruit qu'ils ont fait jusque là.
Voulant retrouver la quiétude qui nous avait accueillis, nous quittons le temple et reprenons la route. A peine avons-nous fait quelques pas que les voix et les clochettes des pèlerins se sont tus. Je me retourne une dernière fois. Les silhouettes blanches sont alignées devant l'entrée du temple. Dans une seule voix, ils clament une prière, psalmodiant des paroles sacrées d'un ton monocorde.
Je vais donc reprendre mes regards parisiens et réécrire dans l'instantané de la vision.
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20 mai 2008
Théâtre de grand vent
Vendredi 18 avril 2008
Île de Miyajima, devant la scène du théâtre Nô du sanctuaire Itsukuschima - 12 h 30
Les représentations théâtrales sur cette scène qui est la plus ancienne du Japon n'ont lieu qu'une fois dans l'année. Événement exceptionnel que d'assister à ce spectacle traditionnel au sein d'un des plus beaux sanctuaires. La scène est située sur des planchers de bois, au-dessus de la mer. Sur la scène, séparée des spectateurs par un long espace vide où la mer peut s'engouffrer lorsque la marée monte, les acteurs, derrière leurs masques blancs, clament d'interminables textes ponctués par les instruments des musiciens. Les spectateurs sont assis sur des tatamis, face à la scène.
A ma gauche, au premier rang est assis un couple de Japonais. Les fesses sur les talons, ils sont en position siza, apparemment sans trouver cette assise inconfortable. La femme est âgée. Elle porte un kimono sombre, très sobre, au tissu qu'on devine précieux, bien que légèrement usé par le temps. Ses cheveux sont ramassés en chignon bas. L'homme est plus âgé encore. Il a revêtu un costume gris, très élégant, bien que de la mode d'une autre époque. Il se tient droit, ne quitte pas des yeux la scène, semblant vouloir ne perdre aucune parole, aucune danse. Lorsque les acteurs se retirent et qu'un homme vient changer les panneaux annonçant le nom de la scène à venir, il baisse les yeux sur son livret et pointe du doigt le texte en cours. Son visage est impassible, et pourtant on sent chez lui une joie véritable à être là, devant cette représentation exceptionnelle.
Le couple est certainement assis sur ces tatamis, sous le grand vent de la mer, depuis le début de la représentation - 9 heures du matin - et le sera jusqu'à la fin - 16 h. Je me dis que le vieux monsieur va attraper froid. J'ai presque peur pour lui. Mais la scène se déroule et il ne bouge pas. Il semble ignorer le vent froid qui vient s'enrouler entre les corps immobiles.
Il est midi. La femme a sorti d'un sac un bento (plateau-repas). Tous les deux, le vieil homme très digne et sa femme si austère, attrapent avec leurs baguettes les makis de crudités, tandis que sur la scène les masques continuent de se donner la réplique.
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Les kimonos fleuris
Samedi 12 avril 2008
Kyoto, dans le bus vers Kinkaku-ji (le Pavillon d'or) - 15 h 30
A Kyoto, les touristes et les habitants préfèrent le bus au métro. Le bus vert qui mène au Pavillon d'or, que les Japonais nomment Kinkaku-ji, est bondé. Je dois rester debout, dans l'allée centrale, entre deux adolescentes assises qui discutent bruyamment et deux jeunes femmes debout, elle aussi, que je vois de dos ou, parfois, de demi profil lorsqu'elle setournent pour discuter ensemble. Les deux jeunes femmes debout portent des kimonos. De merveilleux kimonos aux couleurs chatoyantes, serrés à la la taille par une large ceinture fleurie. Elles n'ont pas de chaussures, mais des " geta", sortes de tong de bois portées sur des chaussettes blanches fendues au niveau du gros orteil. Je suis tout près d'elles. J'ai du mal à détacher mon regard de leurs jolies silhouettes. Elles se sont apprêtées sans doute longuement pour sortir ainsi : leur visage est égayé par un maquillage très léger et leurs cheveux noirs sont ramassés en chignon complexe sur lequel elles ont greffé des fleurs artificielles. Leur conversation paraît joyeuse,ponctuées de rires et d'éclats de jeunesse. Revêtissent-elles souvent ainsi l'habit traditionnel ? Vont-elles assister à une cérémonie ?
Plus tard, je les retrouve devant le lac du Kinkaku-ji. Elles se font photographier devant le pavillon clinquant d'or. O. leur demande s'il peut les prendre en photo. Elles acceptent en souriant et me font signe de venir entre elles deux pur la photo. Je souris pour la photo, mais je sens mal habillée avec mon manteau noir entre leurs beaux kimonos.
Plus tard encore, je pense les apercevoir depuis le bus, en train de faire la queue pour le deuxième grand lieu touristique de Kyoto : le château de Nijo. Je dis à O. : Peut-être s'habillent-elles en kimono pour se faire prendre en photos dans tout Kyoto ?
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19 mai 2008
Le guide et les lycéens
Vendredi 11 avril 2008
Kyoto, Château de Nijo - 11 h
Le petit groupe est composé de sept personnes : six lycéens – trois garçons, d'un côté, trois filles de l'autre – et un homme assez âgé, marchant en tête. Tout d'abord, j'ai pris l'homme pour un professeur, malgré son uniforme et ses sortes de médailles accrochées à la poitrine. Puis j'ai compris qu'il devait s'agir d'un guide officiant dans le musée-château. L'homme marche d'un pas ferme et assuré. Les adolescents le suivent respectueusement. Lorsqu'il s'arrête pour prononcer quelques mots d'une voix forte et montrer d'un geste rapide une porte majestueuse, une statue menaçante ou un arbre multi-centenaire, les enfants s'arrêtent aussi, cessent de discuter ensemble et regardent dans la direction indiquée, sans mot dire.
Tous marchent d'un pas rapide derrière le guide empressé. Les garçons avec les garçons, les filles avec les filles. Les garçons portent des costumes foncés, à la boutonnière doré et au col Mao. Certains ont en bandoulière un sac Adidas. Tous ont un petit air moqueur, un léger sourire ironique au bord des lèvres. Jamais ils ne regardent les filles. Les filles, elles, sont vêtues d'une jupe bleue marine qui leur arrive aux genoux et qui est prolongée par de longues chaussettes blanches impeccablement tirées. En haut, elles ont une veste de la même couleur que la jupe, qui vient se terminer aux épaules par une collerette de marin. Malgré leur uniforme, les filles se sont permises de folles fantaisies : aux poignées de leur sac, pendent des hordes d'oursons en peluches et, dans leurs cheveux, les couettes sont nouées par des fanfreluches roses bonbons. Les filles ont des rires aigus et parfois chuchotent entre elles, en tendant les oreilles pour se confier des secrets. Jamais elles ne regardent les garçons.
Le guide continue la visite au pas de course, sans jamais se retourner vers les enfants. Les garçons le suivent à sa gauche, les filles à sa droite. Trois mondes sans réelle terre commune.
Photo prise le 10 avril, au temple Kiyomizu
(autre lieu, autres lycéens, mais mêmes uniformes)
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12 mai 2008
Les Ch'tis au Japon
Vendredi 11 avril 2008
Kyoto, dans le bus - 10h30
C'est notre premier jour à Kyoto. Nous sommes surpris de voir un grand nombre de touristes occidentaux, alors que nous en avions vus très peu jusque là, à Tokyo ou dans les villages de montagne autour de Nagano. En face de nous, sont assis des Français. Une famille, vraisemblablement, avec les parents et de grands enfants largement adolescents. Nous n'avons pas échangé une seule parole avec O., comme pour ne pas révéler notre nationalité. Nous les entendons discuter ensemble. Ils parlent fort, imaginant que personne autour d'eux ne peut les comprendre.
Une vieille dame est entrée dans le bus. Elle est ratatinée par la vieillesse et a le dos courbé. Un des jeunes Français fait mine de lui céder sa place assise. Mais la dame japonaise paraît vouloir ignorer son geste et marche vers l'avant du bus, le visage haut, le pas décidé. La soeur - ou la petite amie - du Français déclare, à voix haute : "la galanterie, y connaissent pas ici !" Ensemble, ils rigolent tous grassement.
Les Français se sont tus. La jeune fille sort un mouchoir de son sac et se mouche. "Pourquoi quand je mouche j'ai l'impression que tout le monde me regarde méchamment ?" Je n'entends pas la réponse des autres. Peut-être n'ont-ils rien dit.
Quelques minutes se sont écoulées. J'ai perdu de vue les Français, d'autres passagers étant venus se placer devant moi. Je les croise à nouveau, à la sortie du bus. J'entends la fille qui parle du film Bienvenue chez les Ch'tis qui, dit-elle, a fait plus d'entrées en France que Titanic. Je n'entends pas la fin de sa phrase. J'entends seulement une exclamation élogieuse : "... ils sont trop intelligents !"
– "Trop z-intelligents, c'est un pluriel !", corrige la mère, très sérieusement.
– "Trop z-intelligents", corrige la fille avec un léger accent du Nord et sans rien trouver à redire.
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Rencontre ferroviaire
Lundi 7 avril 2008
Dans le train de Nagano à Yudanaka - 11 h
Nous sommes montés tout à l'arrière du train. Un petit train rouge au museau allongé qui fend la plaine au centre des montagnes. Avant d'entrer dans le train, nous croisons une femme et son petit garçon (3-4 ans). Fièrement, l'enfant pose devant le train, tandis que sa maman immortalise le voyage dans une photo.

Maintenant, la mère et l'enfant sont assis sur un même siège, dans la rangée à côté de la nôtre. L'enfant voulait être devant la grande fenêtre panoramique occupant à 180° tout l'arrière du train, mais la place était occupée par les sacs de course d'une vieille dame. La mère a demandé à la femme si elle pouvait s'asseoir et la dame a poussé ses sacs. La vieille dame et la mère ont noué conversation.
Elles parlent sans discontinuer, comme si elles se connaissaient depuis toujours. Le petit garçon, sur les genoux de sa maman, a les yeux grand ouverts. Le paysage défile devant lui et de son regard il en prend possession. Il n'entend rien de la conversation. Il n'y a autour de lui que la montagne qui s'étale sous les rails et le roulement du train qui ronronne à ses oreilles.
La vieille dame s'est rappelé qu'elle avait des gâteaux dans son sac. Elle en donne un à l'enfant qui accepte sans sourciller. Il grignote la sucrerie, tout en continuant de dévorer le paysage.
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30 avril 2008
Manga
Jeudi 3 avril 2008
Tokyo, dans le métro (Yamanote Line), 20 h 30
L'homme est assis. Il a un costume gris et sur le sommet de la tête une calvitie plus que naissante. Sans doute pour se protéger d'un rhume naissant, il porte sur la bouche un masque blanc tiré par deux grands élastiques blancs, serrés derrière les oreilles. De son visage, on ne voit que ses yeux. Deux yeux noirs et vifs, rivés sur le manga qui est posé sur ses genoux. Les mangas que lisent les gens dans le métro ne ressemblent pas à nos BD françaises. Ils ont plutôt l'apparence de gros catalogues aux couvertures bariolées et à l'intérieur imprimé sur du mauvais papier journal.
L'homme tourne les pages à un rythme régulier. On voit ses yeux qui courent sur la page. Il tourne une feuille, entame la nouvelle double page par la droite, puis son regard descend et est absorbé par la page de gauche, et de nouveau il tourne une autre page. L'homme ne bouge pas. Seul le mouvement de ses yeux révèle qu'il vit l'histoire qu'il lit. Il est ici, sur la banquette du métro... et en même temps très loin, dans les images de son enfance d'aujourd'hui.

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Dodelinages
Jeudi 3 avril 2008
Dans le train (Yokosuka Line, en direction de Kamakura), 10 h 45
L'homme assis à ma droite porte un costume noir, une chemise blanche. Il a l'image de l'homme d'affaires japonais. Combien en a-t-on vu comme lui ? Rien que dans ce wagon, il y en a quatre ou cinq vêtus comme lui, bien que ce ne soit visiblement pas l'heure de sortie des bureaux. L'homme est assoupi – comme les autres hommes en costume autour de nous. Son corps est droit, mais ses yeux sont fermés et son menton s'est collé contre sa gorge.
Le train a pris de la vitesse, filant dans la banlieue et faisant vibrer tout le wagon. Au gré des remous du train, la tête de l'homme penche d'un côté, de l'autre. Lourde boucle fixée en son socle, qui épouse les secousses du train. A droite, à gauche... à droite. La tête voyage, le corps reste immobile. Une vibration plus forte que les autres et la tête s'incline soudain à 90° vers la gauche, entraînant les épaules et le haut du buste. La tête va s'écrouler sur moi... je sens la chute fatale. Mais non, l'homme ne s'est pas réveillé. Toutefois, c'est comme si son corps avait été alerté de son changement de trajectoire. L'homme se redresse. Il ne m'a pas même frôlée.
Yokohama. L'homme ouvre les yeux, un peu surpris de se trouver là. Il cligne des yeux, se frotte le visage. Dans un geste pressé, il attrape sa sacoche et saute sur le quai, juste avant le départ du train. Timing parfait.
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Ambidextre
Jeudi 3 avril 2008
Tokyo, dans le métro (Yamanote Line), 10 h
C'est une dame déjà âgée. Ses cheveux au niveau des tempes sont gris. Assise à côté de nous, elle a son sac sur les genoux. De la main droite, elle tient une petite bouteille de café ou de thé, parachevée par une paille. Dans l'autre main se niche un petit écran ressemblant à un téléphone portable, mais qui s'avère être une petite télévision d'où sortent une minuscule antenne et des fils d'écouteur qui sont reliées à ses oreilles. La vieille dame a un oeil sur l'écran – s'y déroule ce qui ressemble à un soap opera à la japonaise – tandis que l'autre oeil se perd dans les tréfonds de son sac. De la main tenant la canette, elle fouille dans son cabas, par un mouvement aussi habile que risqué. Elle remue ses affaires dans tous les sens, farfouillant mouchoirs, maquillage, portefeuille... sans visiblement trouver ce qu'elle cherche.
Soudain, elle s'arrête, redresse l'écran, scrute l'image en rajustant ses écouteurs. On entend le petit bruit de clochettes de toutes les babioles accrochées à son portable – ribambelle de petits animaux en plastique transparent. A l'image, les acteurs de la série sont toujours en train de discuter, sans qu'il y ait aucun signe d'action trépidante. Mais il s'agit sans nulle doute d'une scène essentielle – déclaration d'amour ? aveu d'un crime passionnel ? trahison impardonnable ? La vieille dame aspire une gorgée de liquide avec sa paille, les yeux rivés sur le mini-écran. Elle semble retenir son souffle.
Mais déjà, la voilà qui se désintéresse du film. Elle penche à nouveau sa main, et donc l'écran qui y est accroché, et recommence l'exploration archéologique de son sac à mains.
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26 avril 2008
Le saké de l'après boulot
Lundi 31 mars 2008
Tokyo, dans le métro, 23h45
L'homme est derrière moi, accroché à une poignée en hauteur. Je ne l'ai pas vu tout de suite, et c'est O. qui m'a fait signe. A cette heure tardive, le métro est bondé. Les hommes d'affaires sortent du bureau. En tout cas, ils en portent encore l'uniforme : costume noir, chemise blanche - sans nulle autre fantaisie.
L'homme qui se tient debout derrière moi porte le même habit que les autres. Mais de toute évidence, après le bureau, il a fait un détour par un bar à saké. Il y a dans le wagon un fort relent d'alcool. L'homme est suspendu à la poignée. Seule la pression exercée sur le rond de plastique le retient debout. Son corps flotte dangereusement à la verticale. On dirait que ses pieds ne touchent plus tout à fait le sol, que ses jambes se tordent et que, s'il lâche la poignée, son corps va se briser à mes pieds. Je me recule, m'éloigne de lui. Il sent si fort l'alcool que j'ai peur de l'issue fatale si probable. L'homme a les yeux à demi fermés. Il semble sur le point de perdre conscience. L'alcool transpire dans tout son corps. Je crois qu'il va s'écrouler, qu'il va tomber raide. Mais je suis la seule à m'en apercevoir, les autres passagers continuent de dormir ou de discuter. Il n'y a que pour moi que la scène paraît anormale.
L'homme va tomber, mais de sa main libre il a attrapé son portable. Il pianote sur les touches. Il est comme à l'article de la mort par coma éthylique, mais il joue sur son téléphone portable.
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Hello Kitty part en voyage
Lundi 31 mars 2008
Tokyo, dans le métro, 11h45
Dans le métro de Tokyo, les sièges ne sont pas disposés en carré de quatre places, mais en banquettes situées sous les fenêtres, à la perpendiculaire de la marche. Lorsque le train est bondé, un grand nombre de personnes peuvent se tasser dans le large couloir du milieu. Lorsqu'il est peu rempli, les passagers assis se font face et pour regarder le paysage par la fenêtre il faut lever les yeux au-delà de la tête des voyageurs en vis-à-vis.
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Rock à Billie à Harajuku
Dimanche 30 mars 2008
Tokyo, Harajuku, devant l'entrée du Yoyogi Park, 13h15
Nous avons longtemps marché dans le parc et depuis un petit moment déjà la faim se fait sentir. Nous allons rejoindre les rues commerçantes pour chercher un restaurant. Mais, alors que nous sommes sur le point de sortir du grand jardin, notre attention est retenue. Au croisement des chemins, un groupe d'hommes s'est réuni. Impossible de ne pas les remarquer. Ils sont venus ici pour qu'on les remarque. Déjà une quinzaine de personnes se sont assemblés autour d'eux. Hiro nous dit, dans un sourire : "Ils vont faire une chorégraphie !" Comme les autres badauts autour de nous, on dit "Une chorégraphie, vraiment ? On veut voir ça !"
Ils sont six ou sept hommes. Ils portent des pantalons en cuir ou des jeans noirs extrêmement moulants et des vestes de cuir. Certains ont des casquettes, d'autres les cheveux savamment gominés. On les croirait échappés de Grease. Des Blousons noirs, des petits loubards. Ils ne vivent pas à Tokyo en 2008, mais aux Etats-Unis dans les années 1960.
Ils font hurler la chaîne hi-fi qu'ils ont installée derrière eux, sur le muret qui abrite quelques plantes du parc, et ont relié l'appareil à des haut-parleurs géants. Progressivement, ils sortent devant eux leur matériel. Ils sont très organisés. Ils ont apporté la grande boite thermo, remplie de canettes de bierre. Ils ont des sacs en plastique, avec des habits de rechange - leurs habits de scène. Ils prennent leur temps pour se préparer, comme s'ils suivaient à la lettre un rituel irremplaçable. Ils ont changé de chaussures et ont troqué leurs bottes montantes contre de longues chaussures pointues. Avec soin, ils enroulent de scotch le bout de leurs chaussures. Le soin et l'attention qu'ils mettent à protéger leurs chaussures ne collent pas tout à fait à leur image de petits voyous. Tous ont fait ces gestes sans échanger une seule parole.
Celui qui ressemble au chef de la bande est presque prêt. Il a enlevé son tee-shirt. Il est torse nu maintenant, montrant fièrement son torse couvert de tatouages. Ses camarades l'aident à revêtir une veste longue en cuir. Il a mis des lunettes noires. Il s'étire, échauffe ses muscles. Puis il tourne le bouton de la radio. Le spectacle va commencer.
La foule des spectacteurs a doublé, voire triplé. Amusés, touristes et passants regardent les blousons noirs remuer en musique. Leur chorégraphie n'est pas tout à fait coordonnée. En fait, chacun bouge en cadence, grattant une guitare invisible ou ébauchant un grand écart. Il y a dans leurs pas de danse quelque chose comme une gentille naïveté. Il y a sur leurs visages sérieux et concentrés un peu de ridicule, sans qu'on puisse vraiment savoir si celui-ci est involontaire ou recherché.
A Harajuku, le dimanche, le spectacle est dans la rue - dans ces artistes improvisés, ces excentriques qui sont prêts à tout pour qu'on les regarde.
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25 avril 2008
Concours de reniflements
Samedi 29 mars 2008
Tokyo, dans le train (Kesei Line) en provenance de l'aéroport, 12 h
Nous venons d'atterrir à Tokyo. Sans trop de difficulté, malgré les inscriptions étrangères et la fatigue du décalage horaire, nous avons trouvé le train express au départ de l'aéroport Narita pour le centre de Tokyo. Première heure au Japon, premiers kilomètres avalés. Nous regardons partout, surpris de tout, intéressés par tout. Il n'y a pourtant pas tant à regarder, le train traversant la grande banlieue de la capitale, et roulant vite au milieu des petites maisons d'un étage, des fils électriques et des routes. Il y a peu de monde dans le train. La plupart des gens ont de grandes valises étiquetées à l'aéroport. Nous sommes les seuls occidentaux.
Au fur et à mesure que le train s'arrête, de nouveaux passagers montent dans le wagon. Devant moi, debout, une jeune fille pianote sur un téléphone portable à écran géant auquel sont accrochée toute une série de babioles - petits animaux en plastique et clochettes. Elle porte une jupe très courte sur des collants très noirs terminant par des chaussures blanches vernies à talon. Elle a le nez qui coule. Au lieu de sortir un mouchoir, elle tire de sa poche une petite pièce de tissu éponge et tamponne ses narines, puis renifle.
Un peu plus loin, un jeune homme est monté dans le wagon. Il a les cheveux teints en blond, ébouriffés. Il a dans la main une petite pièce de tissu et il renifle. Dans le léger brouhaha du métro, les reniflements se répondent en concert.
Au Japon, il est impoli de se moucher en public - mais pas de renifler avec bruit.
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Trois hommes, trois regards
Vendredi 28 mars 2008
A l'aéroport de Milan, 15 h 10
Ils sont trois hommes. Je n'en avais vu que deux au début, mais ils sont bien trois. Tous les trois en costume, chemise blanche et cravate sans artifice. Ils ont chacun pour seul bagage des serviettes noires où, sans doute, se cachent des ordinateurs portables. Comme les autres passagers, ils attendent le signal pour embarquer dans l'avion pour Tokyo, Narita international.
Les trois hommes sont habillés de la même façon, et pourtant ils ne se ressemblent pas. On devine des rapports hiérarchiques qui dressent entre eux des frontières invisibles. Le plus jeune des trois porte un blouson sur sa veste de costume. Il est un peu en retrait. Comme s'il n'osait vraiment se mélanger aux deux autres. Il y a un peu d'inquiétude sur son visage. Le deuxième homme est tout à côté du troisième. Il est son ombre. Comme s'il ne pouvait se détacher de son chef, force-référence à chacun de ses gestes. Il y a un peu de révérence et d'obséquité sur son visage. Le troisième homme ne regarde pas les deux autres. Il se tient très droit. Je suis frappée par l'assurance qui s'affiche dans la courbure de son profil et dans l'éclair lumineux de ses yeux. Une assurance qui confine à la violence. Se dégage de lui l'image nette de l'autorité. Comme si de son seul regard il pouvait se faire obéir de tous. Il y a beaucoup de supériorité et de résolution sur son visage.
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Dernière photo
Vendredi 28 mars 2008
A l'aéroport de Milan, 15 h
Il n'y avait presque que des Italiens et des Français dans le premier avion qui nous a menés de Paris à Milan. Voilà qu'au moment du transit à l'aéroport de Milan, nous apercevons "nos" premiers Japonais. Ils se sont regroupés sous le panneau de la porte B8 où on annonce pour 15h20 l'embarquement dans l'avion à destination de Tokyo.
Je suis assise, le dos face au panneau lumineux annonçant l'embarquement. En face de moi se tient une famille japonaise. Ils sont tous les quatre debout. Sans doute n'ont-ils pas trouvé de place pour s'asseoir dans la salle d'attente. Celle qui me frappe surtout, c'est la mère. Elle porte un tailleur blanc, un petit peu usé, mais impeccablement lissé. Il s'agit certainement d'un vêtement de marque. Sa coiffure est aussi impeccable que son habit. Une mise en pli soigneusement travaillée qui la fait grandir de cinq bons centimètres. C'est une coiffure délicieusement démodée, une sorte de choucroute à la façon de la chanteuse américaine Cher : des cheveux très noirs qui montent sans indiscipline au-dessus du front et qui, comme par miracle, semblent tenir tous seuls (merci la laque du coiffeur). Un tailleur et une choucroute, quelle étrange tenue pour un voyage en avion qui va durer douze heures.
Le mari de la dame est moins apprêté. Certes, il porte un costume, mais il n'a pas mis de cravate - ou bien il l'a enlevée dans le taxi qui menait à l'aéroport. L'homme a dans les mains un gigantesque appareil photo, ce qui automatiquement lui donne un air de touriste plutôt que de voyageur chic.
A côté du couple se tiennent les deux enfants, déjà grands. Le fils, qui a bien 18 ans, ressemble à un ado de son âge, un brin négligé. Je crois même qu'il y a un petit écouteur caché dans le creux de son oreille. La fille, à peine plus jeune, est au contraire presque aussi chic que sa mère. Elle a une jupe plissée et un sac Vuitton sur l'épaule. Elle ne paraît pas tout à fait là, dans cet aéroport. Elle a le regard qui se perd dans le vide et semble dormir debout. Elle est aussi molle et amorphe que son père est rapide et plein d'entrain.
L'homme prend très au sérieux son rôle de photographe. Il tire par la manche son adolescent de fils et pousse sa fille aux côtés de son frère. Il fait un geste pour que la mère s'aligne à la droite de ses enfants. Voilà, ne bougez plus. Clic, c'est fait. La dernière photo de l'Europe est prête à embarquer pour le pays natal.
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