27 novembre 2008

Ma main dans tes cheveux

Mercredi 26 novembre 2008
Dans le métro, 8h40

Il est rentré dans le wagon à la station après Montparnasse. Dans ses mains, il y a une guitare et devant lui un haut-parleur sur roulettes qu'il pousse comme un caddy. Aussitôt, la musique emplit tout le métro. Je soupire. A-t-on envie de voir hurler la musique si tôt le matin ?
L'homme se met à entonner un refrain. C'est la beauté de sa voix que je remarque. Une voix grave, pleine de tendresse. Pourtant, il chante faux. Il n'arrive pas à monter dans les aigus, force sa voix qui vient mourir au fond de sa gorge. Mais il continue de chanter, sans rougir de ses fausses notes.
Je ne le vois que de dos. Son sac à dos - vide, probablement - est ouvert. Il gratte sur sa guitare, prend le rythme, remue son corps. Il danserait presque, là, dans le métro, devant tous ces gens assis qui ne le regardent même pas. Je ne vois presque rien. De son profil que je devine, je note qu'il est noir et qu'il n'est plus si jeune.
Maintenant, il lance une deuxième chanson. Un vieil air de variété trop connu que je n'ai pas entendu depuis des années. La voix de l'homme est toujours aussi troublante. Mais il chante trop vite pour que je puisse me sentir troublée, asseyant les mots les uns sur les autres, sans sembler véritablement les comprendre. "Ma main dans tes cheveux", dit l'homme qui poursuit sa chanson. Celle-ci se fait sensuelle, poétique. Et l'homme continue son refrain. L'amour éclate à pleines paroles. L'homme ondule en rythme, près de la barre centrale du wagon. S'il comprenait les paroles de sa chanson, cela en serait infininiment indécent. Mais de nouveau il monte trop haut, la note se casse et, sous le brouhaha des portes  du wagon qui se referment violemment, l'homme continue d'entonner son refrain. "Tu étais si belle... ma main dans tes cheveux..."

09 octobre 2008

Cache-cache

Mercredi 8 octobre 2008
Dans le bus, 19h50

Entre deux chaos du bus qui, dans l'excès de circulation parisienne, ne cesse d'avancer et de s'arrêter, je lève la tête de mon livre. En face de moi, un homme avec un enfant sur les genoux. Mon regard ne prend pas le temps d'observer attentivement. Je baisse à nouveau les yeux sur mon livre. Mais intriguée, je lève une nouvelle fois la tête vers l'homme devant moi. Sur les genoux, l'enfant, âgé d'un an environ, remue dans tous les sens et se contorsionne habilement. Ne va-t-il pas tomber des genoux de son papa ? Je comprends finalement que le bébé n'est pas réellement assis, mais maintenu droit par un système de portage : une lanière retient fermement l'enfant autour de la taille de son père.
L'enfant est tout contre son père et, en même temps, tous les deux semblent vivre des vies séparées. L'homme, âgé d'une bonne quarantaine d'années (il a déjà massivement des cheveux blancs), est tourné sur le côté, pour mieux lire son journal. Il ne jette pas un oeil sur le bébé, tant il est concentré par la lecture de son quotidien. L'enfant, au contraire, est bien présent dans le monde autour de lui. Il ouvre des grands yeux, regarde les lumières qui défilent par la fenêtre, se tourne vers la gauche, vers la droite pour attraper une poignée ou met sa tête sur le côté comme pour contempler une curiosité qu'il est le seul à voir.
Il y a de l'indifférence chez le père. On pourrait lui dire : "vous avez un enfant sur vos genoux, vous savez", il lèverait la tête, incrédule : "ah oui, c'est vrai ! j'avais oublié !". Sans doute mal à l'aise d'être ainsi tourné sur le côté, il a changé la position de son journal. Il le tient devant lui, les bras tendus. Il est gêné par l'enfant, à cause de qui il ne peut poser le journal contre lui, et il gêne en même temps l'enfant en encombrant tout son champ de vision. La scène est comique. Il y a ce journal déplié sur toute la largeur de ses grandes doubles pages et, sur un des côtés une petite jambe de bébé qui dépasse, imperceptiblement. Juste la jambe, pas plus.
Mais l'enfant s'est penché davantage. En tirant sur la cordelette, il arrive à retrouver la vue, derrière le journal. En face de lui, une dame le regarde en souriant. Il répond à son sourire en adoptant un air taquin, résolument charmeur. Le père continue de lire son journal, tandis que son fils, sur ses genoux, joue les grands séducteurs. La femme et le bébé s'amusent à cache-cache avec les feuilles du journal. Le gamin est hilare, la femme complètement séduite.
Le père et l'enfant sont arrivés à destination. L'homme replie son journal. Il a vu les manoeuvres séductrices de son fils. D'un air semi-ironique, il esquisse un sourire, l'air de dire, Bravo, mon fils, tu as fait une touche avec la belle blonde !

07 octobre 2008

"Tire-lui les cheveux"

Samedi 4 octobre 2008
Dans le métro, 14 h

O. et moi sommes assis côte à côte, dans le sens de la marche. En face de nous, donc côte à côte également, une maman et sa petite fille. La fillette a environ deux ans, des nattes en tourbillon sur la tête et un regard espiègle. Elle a la peau noire, cadeau de sa maman qu'elle a ramené d'une Afrique lointaine qu'elle n'a peut-être jamais connue.
La petite fille, très élégante dans sa petite robe de velours et ses collants de laine, a grimpé sur le siège. Elle est debout, les deux pieds sur la banquette. Mais elle est si petite qu'elle arrive à peine plus haut que le haut de l'assise du fauteuil. Elle regarde vers l'avant, sans faire attention aux mains de sa mère qui la tient distraitement au niveau des jambes, pour ne pas qu'elle tombe.
Derrière la banquette, sur les strapontins, se tiennent un homme et une femme qui parlent une langue étrangère. La tête de la fillette est à la hauteur de celle de l'homme, qui se tient derrière elle. Pour la petite fille malicieuse, la tentation est trop forte de tirer sur les boucles de cheveux du passager. Elle n'ose pas pourtant, frôle de ses petits doigts la tête du voisin, mais ramène sa main en riant, se retournant vers nous comme pour demander l'autorisation.
O., plus malicieux que la fillette encore, murmure : "Allez, tire-lui les cheveux !" La petite fille rigole, à la fois surprise et complice de l'insolence apparente de cet inconnu qui est face à elle. De nouveau, elle se retourne et, subrepticement, passe la main dans les cheveux du passager sur le strapontin. Celui-ci tourne la tête, voit la petite fille, puis sourit d'un air entendu à la fillette.
La mère n'a rien vu de la scène. Depuis qu'elle est arrivée, elle est perdue dans ses pensées, la main négligemment posée sur les jambes de sa fille. Elle n'a pas même remarqué que la moitié d'un wagon est tombé sous le charme de sa fillette.

Muse

Samedi 4 octobre 2008
Dans le métro, ligne 2 - 16h45

Je suis assise à côté d'un couple de jeunes gens parlant une langue de l'Est. A vrai dire, je ne fais pas vraiment attention à eux. Mon regard se perd par la fenêtre du métro aérien.
Un homme est monté dans le wagon et vient s'asseoir juste en face de moi, c'est-à-dire à côté du jeune couple qui est en face-à-face, le long de la fenêtre. L'homme a une cinquantaine d'années. Sa peau est mate. Il a un léger accent - peut-être libanais, ou bien un autre pays du Moyen-Orient. Il porte un costume plutôt chic et une cravate de soie bleue. Je remarque un petit accroc dans la cravate qui, pourtant, est de toute évidence de prix. Je ne sais pas pourquoi je remarque ce détail anodin. Sûrement parce que la maille arrachée dans sa cravate se trouve à la hauteur de mon regard et que, par pudeur, je n'ose pas le dévisager.
L'homme est à peine assis sur la banquette qu'il se met à parler aux jeunes gens, comme s'ils les connaissaient depuis toujours. Cette familiarité me surprend. Pas de bonjour, ni même de sourire de connivence. Juste une phrase qui entre dans le vif d'un sujet qui aurait été ouvert par une conversation antérieure.
– Oh, du parfum, comme c'est une bonne idée ! s'est exclamé l'homme en apercevant le flacon de parfum que la femme déballe sous les yeux de son ami.
– C'est pour une occasion spéciale ? interroge l'homme, sans trouver son comportement indiscret.
Le jeune couple paraît surpris. Mais la conversation est nouée, presque malgré eux, et poliment, ils répondent à l'inconnu :
– Non, c'est juste comme ça, un cadeau ! dit la femme d'une voix vive et chantante.
– Ah, c'est bien, de s'offrir du parfum. Très bien ! juge l'homme, avant de demander s'il peut sentir pour savoir à quoi ressemble ce beau parfum.
L'homme tend le bras et la femme y dépose quelques gouttes de parfum. L'effluve envahit tout l'espace des quatre sièges du métro. Une flagrance de printemps, légèrement bon marché.
– Vous êtes Russes ? interroge franchement l'homme.
– Non, on vient d'Ukraine, répond un des deux membres du jeune couple.
L'homme à la cravate rétorque qu'il connaît un peu le russe, mais pas l'ukrainien. Il parle de la situation en Ukraine, dit que ça s'est calmé là-bas, n'est-ce pas. La femme dit Oui, c'est plus calme maintenant, et elle range son nouveau parfum dans son emballage.
La conversation meurt. L'homme à la cravate cherche à la prolonger, mais ne trouve rien à dire. L'homme et la femme ont tourné la tête vers la fenêtre et parlent leur langue. L'homme a un pâle sourire sur les lèvres, qui se perd dans l'indifférence. Dans le wagon, le parfum s'est tari, remplacé par l'odeur âcre de la ville.
L'homme déplie les journaux qu'il a posés sur ses genoux. Il y a Libération et puis aussi le tout dernier numéro de Muze, revue littéraire pour jeunes filles.

25 septembre 2008

1 croissant et 1 pain au raisin

Mercredi 24 septembre 2008
A la boulangerie, 18 h

Devant moi, entrant dans la boulangerie, une femme avec ses deux enfants. Une fille, un garçon, et la turbulence des jeunes années. Le garçon, âgé d'environ 8 ans, court vers la vitrine, là où sont alignés les gâteaux à la crème. Les doigts sur la vitre, le visage presque collé à la paroi, il salive littéralement devant le spectacle des pâtisseries et des viennoiseries.
Un baba au rhum ! Non, des macarons ! Ou alors là-bas, la tarte aux fraises ! Je veux, Maman, je veux !
Sa demande est un cri, son désir une gourmandise incontrôlable. Sa petite soeur, qui ne veut pas être en reste, y met aussi du sien et vient tirer la veste de sa mère.
Moi aussi, Maman ! Je veux, je veux !
La mère est ennuyée. Elle est jeune, la trentaine à peine. Elle a des principes, des règles strictes qui ne supportent pas de failles.
Non, il est tard, vous n'allez pas goûter maintenant. On va rentrer faire à manger.
Elle voudrait que sa sentence soit sans appel. Elle y croit, mais pas suffisamment. Les gamins ne veulent pas de ce refus infligé à leur estomac.
Non, Maman ! J'ai faim, j'ai trop faim ! Je veux quelque chose ! Je veux !
Le garçon s'est approché maintenant du congélateur à glaces. Les mains appuyant sur le couvercle vitré, il contemple le merveilleux spectacle : bâtonnets de chocolat et vanille, coupes de glace à la fraise et à la pistache... L'enfant réclame encore.
Je veux, Maman !
La mère répète son refus, argumente à demi mots. Déjà, elle n'y croit plus. Les enfants ont deviné dès le premier mot qu'elle allait finir par céder. La boulangère, amusée, observe la scène, le sourire aux lèvres. Elle regarde les enfants négocier et la mère ployer, et arbitre le combat. Qui va gagner ? En mère de famille, elle aussi, la boulangère se verrait du côté de la mère. Mais elle est aussi commerçante et la tyrannie gourmande des enfants capricieux la fait rire.
L'enfant pleure presque maintenant. Il dit qu'il a faim, Maman, il a si faim ! Devant l'outrecuidance de son fils, la mère est gênée. Discuter, devant la boulangère et les clients réunis, risquerait de l'amener à un combat sans fin. Il n'y a plus qu'une chose à faire : céder.
La mère était sur le point de payer sa baguette. Mais, sans fierté, elle ajoute :
Mettez-moi aussi deux croissants !
La boulangère acquiesce, d'un sourire ironique. La fille, moins virulente que son frère jusque-là, s'exclame, presque en colère :
Ah non, moi je veux un pain au raisin !
La femme soupire. Elle a perdu. Ce n'est plus la peine de mimer un semblant de dignité maternelle.
Alors mettez-moi plutôt un croissant et un pain au raisin.

 

17 septembre 2008

Fais risette

Mercredi 17 septembre 2008
A la sortie du métro, 10h15

Ce n'est pas une vieille dame, mais elle a l'âge d'être grand-mère. Elle est penchée au-dessus de la poussette de l'enfant. Je ne vois pas le bébé. Je vois juste la dame, accroupie pour se mettre au niveau de la tête du petit garçon. Elle parle fort. Elle répète : "oh qu'il est mimi le petit cocot ! qu'il est mimi ! qu'il est mignon  le minou dis-donc !" Et elle passe la main dans ses cheveux blonds. "Qu'il est mimi, tout mimi !" Elle répète encore sa phrase, ribambelle de mots qui ne veulent plus rien dire. "Et qu'il est où le nounours du petit mimi ? qu'il est où ?" La dame écorche les mots, leur rentre dedans, les arrache, avec une violence qui me fait mal aux oreilles. J'imagine le bébé qui regarde cette mamie. Ne se dit-il pas que sa grand-mère est devenue folle et qu'elle le prend pour un taré ? Ne veut-il pas se révolter  d'un tel affront fait au langage ? "Qu'il est tout beau le mimi à sa mamie ! Tout mimi qu'il est dis-donc !" Elle continue son massacre... Au secours !

J'ai dépassé la dame et la poussette. Je me retourne, je veux voir la tête du bébé. C'est un enfant tout blond, aux joues rouges rebondies. Dans ses yeux un éclat de joie et sur ses lèvres un sourire de bonheur. L'enfant est émerveillé de l'attention que lui porte sa grand-mère. Comme si les mots déformés de sa mamie étaient magiques.

Qui suis-je, moi, pour juger qu'on n'a pas le droit de tirer sur le langage et de le malaxer à l'envi ?

 

 

11 septembre 2008

Rive gauche

Mardi 9 septembre 2008
Dans un restaurant de la rue Vavin, 13 h

Le restaurant est plutôt chic, à la décoration stylée et soignée. J'y suis avec des collègues et auteurs pour prolonger une réunion de travail. On dira que c'est un "déjeuner d'affaires".
A la table à côté de la nôtre sont assises deux vieilles dames dont la politesse exige qu'on ne s'interroge même plus sur leur âge. Tassées sur les fauteuils de velours rouge, elles paraissent toutes petites. Elles ont enveloppé leur vieillesse dans des châles Hermès et des tailleurs de laine et l'ont accrochée dans des brushings dissimulant sous le volume des boucles séchées leurs cheveux blancs. Ce sont de vieilles dames, mais des dames parisiennes. Le temps qui a passé ne les pas arrachées à leur Rive Gauche et au chic des mondanités dans lesquelles elles ont passé leur vie. Leur mari n'est plus là, peut-être, parti avant elles. Mais elles ont continué de se donner rendez-vous certains midis pour des déjeuners de fine gastronomie. C'est leur dernier plaisir, leur ultime résistance à l'injustice du temps.
Les vieilles dames parlent fort, bien que leurs voix sont un peu chevrotantes. Leur conversation ne tarit pas. Elles sont entre amies. Elles ont des confidences à se faire sur leur vie, et surtout des ragots à se raconter sur la vie des autres.
Je n'écoute pas - je ne dois pas écouter. Je suis en réunion d'affaires, n'oublions pas. Mais j'entends des phrases qui sortent du flot continu de leur discussion. J'entends comme ça "Ah mais toi tu n'aimes pas les Chinois !" La phrase me surprend, dans l'intransigeance de sa sentence. Je me retourne. Les deux dames ont aperçu indistinctement mon regard sur elles. Peut-être se sont-elles rendues compte de la violence de leur jugement. Elles baissent très légèrement la voix. Et tandis que la serveuse dépose sur la nappe blanche leur assiette de foie gras, elles continuent leur logorrhée vacillante.
Je reviens à la conversation qui a lieu à ma table, tout en découpant des morceaux du magret de canard qui se trouve dans mon assiette. Mais les dames se remettent à parler fort. Elles disent "Ah, Jean-Pierre qu'est-ce qu'il est grand ! Il mesure bien 1 m 92. Il est bien plus grand que Bernard !" Et puis elles disent aussi : "Son mari est à Fréjus, oui elle m'a téléphoné cette semaine. Bernard va le rejoindre. " Et puis elles disent encore : "Non, moi je préfère le Dôme à la Coupole. Il y a trop de monde à la Coupole, et puis ce n'est pas la même ambiance."
On en est maintenant aux desserts. Les deux dames ont terminé leur repas. Elles se lèvent en se laissant glisser sur la banquette rouge. Debout, elles sont encore plus petites qu'assises. Elles s'enroulent dans leur manteau d'été, s'éclipsent l'une après l'autre aux toilettes, puis s'en vont. Elles emmènent avec elles leurs bavardages et, tout à coup dans la salle du restaurant, c'est le silence.

 

04 septembre 2008

Le guide de l'enseignant débutant

Mercredi 3 septembre 2008
Dans le métro, 11h50

Je ne l'ai pas remarquée tout de suite. Bien au contraire. Cela faisait presque dix minutes que j'étais assise à quelques mètres de son siège avant que je pose mon regard sur elle. D'ailleurs, si l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains n'avait pas retenue mon attention, je ne l'aurais même pas vue. Il y a des personnes dont l'apparence est si commune que rien ne vient les détacher de la foule des gens dans laquelle ils se trouvent. J'aurais pu dire que cette jeune femme était une de ces personnes-là. Sauf que.
Sauf qu'elle tenait entre ses mains le Guide de l'enseignant débutant.
D'emblée, j'ai reconnu le titre et la couverture, même si je n'avais jamais tenu cette édition-là, la dernière, 2008-2009. Mais elle m'a rappelé une édition plus ancienne, que j'avais lu en détail, de la première à la dernière page, il y a plusieurs années auparavant. Le Guide de l'enseignant débutant, somme de conseils et d'informations, bible du prof sorti d'IUFM qui croit que, lorsqu'il aura lu ces quelques dizaines de pages, il saura enfin comment on fait.
Consciencieusement, la jeune femme souligne des passages dans la revue. Elle lit une phrase, puis sort son crayon à papier et la souligne à main levée. Je regarde son visage. Elle n'a pas d'âge. Probablement une vingtaine d'années, mais il y a quelque chose de grave dans les traits de son visage qui font croire qu'elle est bien plus vieille. Elle a le dessous des yeux légèrement marqués. Très légèrement. Ou bien est-ce ses cheveux qui sont mal coiffés. Je ne sais pas. Je lis de l'angoisse en elle - dans la façon dont elle suit, ligne à ligne, les conseils du guide, à moins que ce soit dans le doigt qu'elle crispe sur son crayon.
Duroc, je descends là. Je quitte le wagon. La femme est toujours penchée sur son livre.
Je ne saurai pas. Je ne saurai pas si cette jeune fille était vraiment angoissée ou si je n'ai projeté sur elle ce sentiment que parce que, des années plus tôt, j'ai ressenti cette peur dans tout mon corps à la lecture du Guide de l'enseignant débutant.

La direction de son regard

Vendredi 29 août 2008
Sur le grand tapis roulant de Montparnasse, 9h30

Aucun des tapis roulants qui relient la gare Montparnasse à la station de métro Montparnasse-Bienvenue ne fonctionne. J'ai emprunté tout de même le couloir du tapis, le mouvement de mes pieds forcé de remplacer le mécanisme du tapis. Curieusement, dans le couloir à droite, celui qui n'est pas mécanisé, les gens semblent marcher plus vite et me doublent, prenant quelques longueurs d'avance de mètre en mètre, de pas en pas.
Devant moi, sur le tapis en panne, un homme marche à la même allure que moi. Je ne le vois que de dos. Il porte un costume gris, des chaussures noires légèrement usées par le temps et une grosse serviette en cuir pend à son bras droit. Homme d'affaires, commercial, comptable... J'essaie d'imaginer à quel bureau il se rend. A son apparence générale, je peux deviner qu'il est âgé d'une quarantaine ou d'une cinquantaine d'années. Je ne distingue pas son visage, puisqu'il marche devant moi sans se retourner. Les plis de son costumes suivent le rythme de ses pas.
Dans la voie de droite, une jeune fille marche rapidement. Elle a un pas saccadé, étonnamment pressé, mis en valeur par sa tenue qui souligne avec adresse la moindre de ses formes. Elle porte des collants noirs, qui épousent ses jambes, et qui sont à peine dissimulés par une minuscule mini-jupe qui lui arrive tout juste au niveau des fesses. Tenue indescente, tenue provoquante. La femme marche vite, de plus en plus vite. Dans sa jupe, ses deux fesses joyeusement arrondies se balancent en rythme. Son corps est quasiment désarticulé, comme si l'équilibre de sa silhouette ne tenait plus qu'à ces deux bosses qui montent et descendent dans les quelques centimètres de sa jupe grise.
Je détache les yeux de la jeune fille pour regarder à nouveau devant moi. Désormais, je peux deviner le profil de l'homme au costume gris. Il a la tête pivotée sur le côté, le regard directement plongé sur le galbe des fesses grises. Pendant de longues secondes, je ne quitte pas des yeux le regard de l'homme qui, lui, ne quitte pas un seul instant la direction qu'il a adoptée.
Je regarde le regard de l'homme regardant les fesses, tandis que les deux fesses continuent de gigoter en mesure dans la toute petite jupe.
Il y a des regards que jamais on ne croisera. Jamais.

 

30 juillet 2008

Son grand-père algérien

Jeudi 24 juillet 2008
Dans le métro, ligne 9, 19h55

Depuis plusieurs minutes, j'entends la voix d'un homme, un peu plus loin du côté des sièges. Je me hausse sur la pointe des pieds, mais impossible de voir ce qui se passe. J'entends un homme qui harangue les passagers "Par ici, monsieur ! Madame !" et qui bavarde sans discontinuer. Je sais que M. et son ventre, habité depuis près de huit mois par un petit être, sont de ce côté du wagon. Malgré moi, j'ai une vague inquiétude pour elle : la chaleur, le monde, cet homme bizarre qui raconte sa vie.
Enfin, après de longues minutes, le wagon se vide un peu. En poussant quelques personnes, je peux enfin m'approcher des sièges. M. est assise, près de la fenêtre. De l'autre côté du carré, un vieil Algérien est assis. C'est lui que j'entendais parler tout à l'heure. Je le reconnais à sa voix lorsqu'il me demande : "Madame, vous voulez vous asseoir ?" Je dis non merci et je regarde M. qui sourit en haussant les épaules.
Je ne suis pas loin de lui désormais et j'entends ce qu'il dit. Il a un fort accent algérien. Il parle de la vie à Paris, des gens du métro, des femmes enceintes qui devraient rester chez elles. Mais, même si je comprends tous les mots, je ne saisis pas tout à fait la logique de son discours. L'homme est petit, très mince, le visage traversé par de profondes rides. Enfoncé dans son siège, il semble encore plus petit qu'il ne l'est vraiment. Il parle avec affabilité. Son discours est incohérent, mais il semble sympathique. Je comprends que tout à l'heure il essayait de faire la circulation dans le métro, invitant les femmes à s'asseoir et les passagers sur le quai à ne pas monter. Évidemment, cet excès de civilité est comique. Si décalé.
En face de M., est assise une jeune femme à la peau mate et aux cheveux noirs. Elle cache difficilement un sourire qui trahit malgré elle son amusement. Elle se force à fixer des yeux son livre, mais je devine que son esprit est là-bas, de l'autre côté, auprès du vieil Algérien. Je me dis que, peut-être, en cet instant, la jeune femme est en train de penser à son grand-père qu'elle ne voit qu'une fois par an, chaque été quand elle revient au Pays.

 

SOS enfants battus

Jeudi 24 juillet 2008
Dans le métro, ligne 9, 19h40

Il y a beaucoup de monde dans la rame. A croire qu'aucun Parisien ne part en vacances cet été. J'aurais bien attendu le métro suivant, mais M., déjà, s'est faufilée comme elle a pu dans le métro en soupirant que cela risquait d'être exactement la même chose si on attendait le suivant. La même chose : la foule, la promiscuité, l'entassement, la chaleur et les mauvaises odeurs.
J'ai la tête collée contre le dos d'une chemise légère, mes yeux sont à la hauteur du décolleté d'une jeune inconnue et ma main, qui s'agrippe de toute force à la barre centrale, touche d'autres mains moites dont je ne peux pas voir les propriétaires. Pour faire passer ce mauvais moment et ne pas sentir monter en moi des réminiscences claustrophobes, je vide mon regard et fais mine de ne rien voir de la foule anonyme qui m'entoure.
Je ne vois rien, mais j'entends tout. Derrière moi, le cri d'un homme sur lequel s'est refermée avec fracas la porte du wagon. "Aïe !", s'est-il écrié dans une surprise. Je comprends qu'il ne s'est pas vraiment fait mal, que la porte a simplement heurté son bras tandis qu'il essayait d'enlever sa veste. Je ne vois pas le visage de l'homme, mais je le devine jeune par sa voix. Il est accompagné d'une jeune femme. D'un ton monocorde, il se met à lui parler. Dans la promiscuité, j'entends tout, évidemment.
– C'est rien, j'ai pas mal. Cette douleur, je la connais bien. C'est comme quand j'étais petit et que mon père me frappait à coup de savates. Il prenait ma tête, me tirait par les cheveux et cognait, cognait encore ma tête contre l'escalier du jardin. Il y avait du sang partout, mais il continuait de cogner, cogner, encore, et j'avais le sang qui coulait partout sur moi...
L'homme continue son récit macabre. Je me retourne, j'essaie de voir sa tête. Le métro en heure de pointe, est-ce un endroit pour faire d'aussi sinistres confidences ? Qui peut bien être cet homme qui raconte son enfance comme un film d'épouvante ?
Havre-Caumartin. Beaucoup de gens descendent. Avant qu'une autre fournée de passagers monte à nouveau, j'arrive à me glisser vers les strapontins, pour caler mon dos contre le rebord, tout près de la porte. Devant moi, je vois l'homme de tout à l'heure. Il n'a pas trente ans, mais il a une forte corpulence, à côté de laquelle la petite amie qui l'accompagne semble toute frêle. Le jeune homme est collé à la jeune fille. Il continue de parler, mais ponctue ses phrases par des baisers. Ses propos n'ont pas de cohérence. Il répète toujours les mêmes phrases, d'une voix morne et monocorde, et balance son corps en avant, en arrière, sans quitter des yeux sa fiancée. J'entends tout ce qu'il dit. "Dé-bi-le, dé-bi-le, moi, débile !", murmure-t-il d'une voix traînante, comme s'il n'avait pas de raison. Au lieu de s'arrêter, il continue encore longtemps, sans cesser d'embrasser sa copine.
Puis, après un long moment de ce monologue de fou, son amie tourne la tête, pour refuser sa bouche : "Arrête de faire ton attardé mental !", s'exclame-t-elle, légèrement excédée.
Evidemment, ce n'était qu'un jeu. Combien de temps y ai-je cru ? Combien de gens, dans ce wagon, y ont cru, eux aussi ?
La vérité, c'est que, je pense, cet homme est le seul à trouver cela drôle.

 

16 juillet 2008

Rencontres improbables

Jeudi 3 juillet 2008
Dans le métro, 22 h

Un flot d'adolescents est arrivé devant moi, sur le quai du métro. Je lève la tête de mon livre. Je n'arrive plus à me concentrer sur mes pages, tant il y a de bruit. Ce qui me frappe d'abord, c'est que presque tous les jeunes gens et jeunes filles du groupe portent chacun un grand sac en plastique estampillé "Disneyland Paris", probablement du nom de la boutique de produits dérivés qui se trouve sur les Champs Elysées. Ce qui me frappe également, c'est la masse brune qui recouvre très largement les têtes de tous les élèves. Tous ont la peau très mate et les cheveux noirs. J'essaie de deviner d'où vient ce groupe, visiblement en voyage scolaire. J'arrive seulement à déterminer d'où il ne vient pas : certainement pas d'Italie, ni même d'Espagne. Peut-être d'Amérique latine ? Mexique ? Au milieu de tous les adolescents, une jeune femme joue le rôle de l'accompagnatrice. Elle n'est pas comme les autres. Non pas seulement parce qu'elle est légèrement plus âgée, mais parce qu'elle la peau blanche, les cheveux châtains clairs et parle américain. Drôle de groupe. L'accompagnatrice parle anglais et les élèves lui répondent en espagnol. La communication semble pourtant se faire sans problème, comme s'il était normal pour eux de parler dans une autre langue que celle parlée par l'autre.

La jeune femme accompagnatrice parle fort pour se faire entendre de tous. "Vanvès", répète-t-elle à tue-tête. Je crois comprendre qu'elle dit "Barbès", car j'entends surtout le "-ès" final. Je comprends rapidement qu'elle donne le nom d'une station de métro et qu'il ne s'agit pas de l'arrêt "Barbès", mais de la station "Porte de Vanves". Le "Vanves" a été prononcé à l'espagnol. Evidemment, elle n'a pas imaginé que tous les "s" finaux, en français, ne se prononcent pas !

Le métro est à quai. Les jeunes s'engouffrent dans le wagon avec animation. Au lieu de monter dans la voiture d'à côté, je monte avec eux, en me faufilant autour de leurs sacs Disney. J'ai envie d'en savoir plus sur ces adolescents bilingues. Des adolescents sont debout, d'autres sont assis sur les strapontins. La jeune femme continue de parler en anglais.
Soudain, une voix se fait entendre derrière moi. Une voix nasillarde, habituée à avaler les mots avec autant d'ardeur que les litres de vin rouge : "Tout le monde fait la gueule ici !" crie la voix. Je me retourne : un homme barbu, mal habillé, et visiblement fortement imprégné d'alcool, s'adresse à la cantonade. Il répète sa phrase, comme une victoire : "Ils font tous la gueule, putain !" C'est le silence soudain. Les adolescents se sont tus. La jeune Américaine, qui pense que cette phrase lui ai désignée puisque l'homme la regarde avec insistance, s'exclame dans un français fortement accentué : "Je suis désolée mais je ne parle pas le français !" L'homme se marre. Son rire est gras et violent. Les adolescents ne disent rien, et le regardent sans comprendre. La femme répète, un peu inquiète : "I don't understand !" J'ai envie de lui dire de ne pas se soucier de ce pauvre type qui ne sait pas ce qu'il raconte. Mais comment dit-on "SDF" en anglais ? Finalement, je ne dis rien. La misère est universelle. Certainement tous déjà ont compris. Les adolescents se sont remis à discuter en espagnol et la femme commente la scène en anglais. Je comprends quelques mots des deux langues : "he's drunk", répète un jeune homme à côté de moi. Derrière moi, le vieil homme s'exclaffe. Il a crié d'abord victorieusement "Welcome !", mais maintenant il ne comprend plus : "Mais en quelle langue ça cause ?" râle-t-il, incrédule. Les adolescents assis à ses côté s'adressent à lui en espagnol. Il ne sait plus. Mais cette vie internationale l'amuse. Il dit au jeune qui lui parle dans la langue inconnue : "Tu souris toi, au moins !"

Tout à coup, l'homme se lève. "C'est ici que je descends, moi, dis-donc !", s'écrie-t-il en marchant d'un pas hésitant. Les voix, à nouveau, se sont tues. Chacun regarde le pauvre homme chanceler et se demande s'il arrivera à descendre à temps. Comme si le conducteur du métro l'attendait, les portes mettent un peu plus de temps que d'habitude à se refermer. L'homme peut sauter sans encombre sur le quai. Dans un mauvais accent, il annone "Goude baille la compagnie !" Le métro repart. Les adolescents mexicains laissent échapper un grand éclat de rire, tandis que la jeune Américaine sourit d'un air soulagé.

 

06 juillet 2008

Féminités, maternités

Mercredi 2 juillet 2008
A Dijon, près de la gare, 10h05

Assise sur un banc, j'attends l'autobus. Je regarde les gens qui passent devant moi, sortant de la gare et descendant la rue. Les passants ne sont pas aussi pressés qu'à Paris et leur marche n'est pas une course, mais ils passent tout de même devant moi trop vite pour que je puisse vraiment les observer. Je ne fais que les croiser, rien de plus.
Un couple de femmes attire mon attention. Une mère et sa fille. En les regardant, je me rappelle de cette phrase quelque peu misogyne disant qu'en observant la mère on a une idée de ce que deviendra la fille trente ans plus tard.
La mère est une petite dame arrondie qui, visiblement, ne s'intéresse pas beaucoup à son apparence, comme si être une femme était réservée aux autres et pas à elle. Une jupe sans forme, sans couleur, arrivant bien au-dessous du genou, et un tee-shirt sans mode, sans fantaisie, écrasant sa poitrine trop large. Elle a sur son visage cet air résigné des gens simples persuadés que vivre c'est marcher en silence, sans lever la tête.
La fille a 16 ou 17 ans, mais elle semble ne pas avoir d'âge. Elle ignore tout de la féminité. Sa mère ne le lui a pas appris, et elle n'y a pas pensé toute seule. Elle porte un pantalon de coton, sans forme, gris, bleu marine ou peut-être marron, je ne sais plus, ainsi qu'un tee-shirt trop large affichant des dessins de chiens. Ses cheveux sont tirés en queue de cheval basse. Elle n'est pas laide. Certainement, elle pourrait être jolie. Mais il y a sur son visage une crédulité béate qu'on pourrait prendre pour de une naïveté simplette. La fille marche aux côtés de sa mère. Seule la douceur des traits du visage de la fille permet de déterminer laquelle des deux est la plus âgée.

Plus tard.
Je suis dans le bus. Devant moi, une mère et sa fille. D'autres que celles croisées quelques minutes plus tôt.
La mère a 35 ou 40 ans. Elle est habillée avec des vêtements dont on devine qu'ils sont bons marchés parce qu'ils baillent sur les côtés. Mais sa robe est stylée, de couleur vive. La mère appartient sans doute à la classe très moyenne. Je la crois sans homme à la maison. Mais elle est femme et cela se voit.
La fille est plus jeune que celle croisée à l'arrêt de bus. Elle a 14 ans, peut-être moins. Pourtant elle est grande et dépasse sa mère d'une tête. Elle a des fesses rebondies qui, de profil, viennent former un arrondi avec son ventre légèrement potelé. Elle porte un tee-shirt moulant qui vient enserrer tout son bassin et accentue ses formes déjà si féminines. Son corps est celui d'une femme, mais son visage trahit son extrême jeunesse.  

Je pense soudain à ma mère et à celle que j'étais lorsque moi aussi je marchais à ses côtés dans la rue.

05 juin 2008

Le réveil du dragon

Mercredi 16 avril 2008
A Koyasan, devant un temple - 11h30

Quiétude sur le mont Koya, berceau d'une école bouddhiste très populaire au Japon (Shingon). Malgré la fine pluie qui tombe depuis le matin, nous avons marché un peu dans la montagne, avant de redescendre vers le village. Nous venons d'entrer dans un petit temple excentré. Il n'y a personne, hormis un moine qui, à l'entrée, dans un bâtiment, vend des amulettes et des tablettes votives. Règne un grand silence. Levant la tête vers le plafond de l'entrée du temple, nous admirons l'énorme dragon dessiné qui semble accueillir les fidèles dans un effroi.
Soudain, la contemplation silencieuse est interrompue. Un mini-bus s'est garé devant l'entrée du temple. Une horde blanche en descend. Ce sont des pèlerins, portant tous la même tenue blanche avec des inscriptions au dos, et le même chapeau pointu à la chinoise. Ils sont venus en groupe en pèlerinage dans ce lieu sacré. Dans une effervescence nerveuse, ils courent vers le temple. A peine ont-ils sauté du bus qu'ils ont empoigné dans leur sac briquets et bâtons d'encens, carnet à tamponner, cartes votives, pièces de monnaie. Accrochés à leurs habits, ils ont de petits grelots, si bien que chacun de leurs pas, chacun de leurs gestes, est ponctué par un bruit ininterrompu de cliquetis.
Ils ont vu que l'on regardait vers le plafond. Ils lèvent les yeux et aperçoivent le dragon. Exclamations, rires, interpellations. Deux ou trois hommes frappent dans leurs mains, avec éclat. Veulent-ils réveiller le dieu dragon qui dort ? Mais sans doute l'est-il déjà avec tout le bruit qu'ils ont fait jusque là.
Voulant retrouver la quiétude qui nous avait accueillis, nous quittons le temple et reprenons la route. A peine avons-nous fait quelques pas que les voix et les clochettes des pèlerins se sont tus. Je me retourne une dernière fois. Les silhouettes blanches sont alignées devant l'entrée du temple. Dans une seule voix, ils clament une prière, psalmodiant des paroles sacrées d'un ton monocorde.

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Ce sera, je pense, la fin de ma série de regards sur le Japon. C'est en effet le dernier texte écrit dans mon petit carnet de voyage, et recopié ici. J'avais prévu de développer d'autres regards et accumulé quelques notes... Mais faute de temps, je n'ai pas rédigé les textes sur le moment. Le temps a passé depuis mon voyage au Japon en avril, et je m'aperçois que désormais c'est trop tard pour raconter ces impressions précises de voyage : les visages, les voix, les paysages se sont effacés, ou du moins brouillés, dans ma mémoire.
Je vais donc reprendre mes regards parisiens et réécrire dans l'instantané de la vision.

20 mai 2008

Théâtre de grand vent

Vendredi 18 avril 2008
Île de Miyajima, devant la scène du théâtre Nô du sanctuaire Itsukuschima - 12 h 30

Les représentations théâtrales sur cette scène qui est la plus ancienne du Japon n'ont lieu qu'une fois dans l'année. Événement exceptionnel que d'assister à ce spectacle traditionnel au sein d'un des plus beaux sanctuaires. La scène est située sur des planchers de bois, au-dessus de la mer. Sur la scène, séparée des spectateurs par un long espace vide où la mer peut s'engouffrer lorsque la marée monte, les acteurs, derrière leurs masques blancs, clament d'interminables textes ponctués par les instruments des musiciens. Les spectateurs sont assis sur des tatamis, face à la scène.

A ma gauche, au premier rang est assis un couple de Japonais. Les fesses sur les talons, ils sont en position siza, apparemment sans trouver cette assise inconfortable. La femme est âgée. Elle porte un kimono sombre, très sobre, au tissu qu'on devine précieux, bien que légèrement usé par le temps. Ses cheveux sont ramassés en chignon bas. L'homme est plus âgé encore. Il a revêtu un costume gris, très élégant, bien que de la mode d'une autre époque. Il se tient droit, ne quitte pas des yeux la scène, semblant vouloir ne perdre aucune parole, aucune danse. Lorsque les acteurs se retirent et qu'un homme vient changer les panneaux annonçant le nom de la scène à venir, il baisse les yeux sur son livret et pointe du doigt le texte en cours. Son visage est impassible, et pourtant on sent chez lui une joie véritable à être là, devant cette représentation exceptionnelle.

Le couple est certainement assis sur ces tatamis, sous le grand vent de la mer, depuis le début de la représentation - 9 heures du matin - et le sera jusqu'à la fin - 16 h. Je me dis que le vieux monsieur va attraper froid. J'ai presque peur pour lui. Mais la scène se déroule et il ne bouge pas. Il semble ignorer le vent froid qui vient s'enrouler entre les corps immobiles.

Il est midi. La femme a sorti d'un sac un bento (plateau-repas). Tous les deux, le vieil homme très digne et sa femme si austère, attrapent avec leurs baguettes les makis de crudités, tandis que sur la scène les masques continuent de se donner la réplique.

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