26 octobre 2009

Jeunesse dorée

Samedi 24 octobre 2009
Paris, dans le métro, 23h30

Dans l'espace carré à côté de moi, quatre adolescents - 2 filles, 2 garçons. Quel âge ont-ils ? 17 ans ? Certainement pas plus de 19 ans, c'est certain. Vue la façon dont ils sont habillés, il est probable qu'ils se rendent dans une soirée. Une des filles porte un collant gris brillant, avec une jupe qui tombe bien au-dessus de ses genoux (c'est-à-dire juste en dessous de ses fesses). Un des garçons porte une chemise, surmontée par un petit gilet de smoking noir. Il a les cheveux savamment coiffés. Les filles sont très maquillées : des paupières recouvertes d'ombres noires, des lèvres si outrageusement soulignées qu'elles paraissent siliconées.
Les filles sont penchées chacune sur leur téléphone portable, faisant défiler les contacts de leur répertoire et commentant chaque personne. Mais je n'entends pas, elles sont trop loin de moi. En revanche, j'entends le garçon au gilet noir qui se penche sur son voisin et lui dit : "tu veux son numéro ? elle est bonne, tu sais ! tu peux tenter ! elle fonctionne au coup de coeur..." L'autre garçon ne répond pas, hoche distraitement la tête. Ses yeux se perdent dans le vide. S'imagine-t-il un instant au bras de cette jeune fille qui, selon son copain, semble avoir tant de mérites ?
J'ai du mal à détourner mes yeux de ce petit groupe d'adolescents. Adolescence riche et parisienne, descendue des beaux quartiers. Papa est peut-être banquier ou bien médecin. Et Maman, a-t-elle un chirurgien esthétique ?
J'essaie de m'imaginer à 17 ans parmi cette jeunesse-là. Mais je n'y arrive pas. Question de temps ou de distance géographique ?

Dispute

Samedi 24 octobre 2009
Paris, hall du métro Saint-Lazare, 12h30

Le jeune couple marche d'un pas rapide. Lui est légèrement en avant d'elle. Pour lui parler, il se retourne. Alors je vois son visage. Mais pas le sien, à elle. D'elle, je ne vois que sa silhouette. Une démarche fine et élancée, délicatement soulignée par un imperméable noir. Des cheveux tirés sur la nuque par un ruban noué - coiffure bon chic, bon genre.
La jeune femme est visiblement en colère. Très en colère. Son pas heurte le sol, ses épaules se soulèvent. Elle crie, discute, dispute. Scène de ménage en plein métro. Le jeune homme se tourne vers elle. Il est visiblement en colère. Très en colère. Son doigt pointe vers son visage. Il répète "N'importe quoi !", "C'est pas vrai !". D'elle, il a adopté la même démarche saccadée et nerveuse. La rupture pointe. Aucun terrain d'entente ne semble envisageable.
En haut des escaliers, ils tournent à droite. O. et moi tournons sur la gauche. Je ne saurai jamais si en bas des escaliers le jeune homme et la jeune femme auront enfin réussi à s'écouter.

23 octobre 2009

"Trop bizarre"

Vendredi 23 octobre 2009
Paris, dans le métro, 9h10

Un jeune homme est assis sur le strapontin en face de moi. Il tient sur ses genoux un cahier ouvert. Les pages sont blanches et attendent d'être recouvertes par le stylo qu'il tient à la main. La pointe de son stylo se tient prête à écrire, comme sur le starting-block d'une ligne de départ. J'ai les yeux rivés sur le stylo. Je me dis que peut-être ce jeune homme s'apprête à écrire les premières lignes d'un roman. Moi-même parfois, dans le métro, je sors mon petit carnet pour y noter des idées.
Un groupe de musique d'Amérique latine finit son morceau, derrière moi. La musique a fini de résonner dans mes oreilles. C'est le silence. Dans le métro. Sur le cahier du jeune homme qui n'a toujours pas fait courir son stylo sur le papier.
Tout à coup, j'entends une voix féminine qui vient percer ce vide.
- J'en ai fait deux ! Deux, tu te rends compte ! crie la voix, visiblement très excitée.
Je ne vois pas la personne qui est assise derrière moi, mais je devine que la conversation se continue à l'autre bout d'un combiné téléphonique.
- Oui, tu vois je suis retournée à la pharmacie et j'en ai demandé un deuxième ! Un deuxième, ouiiiii !
Il y a dans la voix féminine plein de points d'exclamation. La femme a semble-t-il oublié les gens autour d'elle. Elle parle de plus en plus fort.
- Et là, j'ai vu les deux bandes bleues et j'ai crié "bingo" ! Y'avait marqué "enceinte" et en dessous "deux ou trois semaines" !
La femme crie maintenant. Peut-être voulait-elle que tout le monde soit au courant ? Les bonheurs se partagent, dit-on.
Mon regard revient sur le jeune homme en face de moi. Son stylo s'est lancé sur le papier. Mais il n'écrit pas. Il dessine des ronds, des carrés, des formes géométriques qui ressemblent à de vagues logos - un peu comme ces gribouillages que l'on trace sur du papier quand on est au téléphone et que la main se perd loin de l'esprit. Sauf qu'il a l'air très concentré. Un à un, il aligne ses petits dessins, comme autant de hiéroglyphes abscons dont la signification est seule connue de lui.
- J'te jure, ça fait trop trop bizarre comme sensation ! continue d'hurler la femme derrière moi, avant d'en venir à des détails du jour probable de la conception du bébé.
- Oui, on a compté avec Manu, et on sait quand ça a dû se passer... Et Manu m'a dit, c'est sûr, ça va être un gars, car c'était super chaud cette nuit-là !
J'essaie de lire mon livre, mais je n'arrive pas à me concentrer. Je lève les yeux. Le jeune homme au cahier a disparu. A sa place s'est assise une jeune femme au regard triste, dont les yeux se perdent dans le vide.
- J'te jure, c'est trop bizarre cette sensation-là ! poursuit la femme dans le téléphone.
Et moi, spectatrice de ces vies qui se dévoilent malgré elles, je me dis que j'ai trop longtemps fermé mes "Regards extérieurs" sur les gens.

 

22 juillet 2009

Pansori

Lundi 6 avril 2009
Séoul, métro, ligne 1, 20h45

Dans le wagon - bien moins bondé que quelques heures plus tôt - un homme s'est levé. Il se tient près de la porte et parle. Sa voix est mesurée et paraît scander distinctement chaque syllabe. Je pense au métro parisien et j'imagine qu'il s'agit d'un SDF qui fait la manche. Mais ses habits sont plutôt chics : un manteau de laine sombre, un pantalon rayé noir. Seules ses chaussures, couvertes de poussière, pourraient le trahir. Il a le visage halé, comme les gens qui passent l'essentiel de leurs journées au grand air. Il tient un stylo dans sa main.
Voilà dix minutes que l'homme parle. Il ne s'arrête pas, continue son discours, sans se soucier de l'indifférence générale qu'il suscite parmi les passagers. Seul un jeune homme lève les yeux vers lui et semble écouter précisément chacun de ses mots.
L'homme a fini de parler et s'est rassi à sa place. Mais une dizaine de minutes plus tard, il se lève à nouveau et reprend sa longue prosodie, de sa même voix claire, presque chantante. De toute évidence, l'homme ne réclame pas de l'argent, comme je le croyais au départ. Raconte-t-il une histoire ? Scande-t-il un poème ? Un long récit traditionnel - le pansori ? L'homme parle longuement, sans se laisser perturber. Parfois, il me regarde. Peut-être a-t-il vu que j'avais sur mes genoux un carnet sur lequel je prenais des notes.
De nouveau, le silence : l'homme s'est assis à sa place. Entre temps, le wagon s'est vidé, les passagers sont descendus. Il ne reste plus grand monde sur les banquettes. L'homme se lève et s'assoit juste devant moi, puis reprend son long discours, imperturbable. Dans sa langue inconnue, je crois reconnaître des mots qui reviennent : "Amerika", et également un mot qui ressemble à une traduction de "France". Est-ce moi qui, par paranoïa, invente et lit dans les faits ce qui n'est pas ? Et si le discours lancinant de l'homme nous était désigné, à nous, seuls étrangers du wagon ? Je croise le regard de l'homme à plusieurs reprises. L'espace de quelques instants, je m'inquiète soudain : dois-je craindre la folie de cet homme déclamant dans ce wagon qui se vide de ses passagers ?
L'homme a cessé de parler et est revenu s'asseoir à sa place initiale. De nouveau, le silence. Mais voilà que le train s'est arrêté dans une station. L'homme se lève, s'apprête à descendre. Soudain, il se retourne, se dirige vers moi et met un papier entre mes mains, avant de descendre précipitamment sur le quai. Sur le papier plié, dans une grande écriture pleine de boucles et d'enjambements sont tracés quelques mots en anglais, que j'ai du mal à déchiffrer, et parmi lesquels je distingue ce message :

"health love
world history
"

message.jpg

Dignité

Lundi 6 avril 2009
Séoul, dans le métro, ligne 1, 12h10

Comme à Tokyo, dans le métro séoulite, les sièges se font face, de part et d'autre du couloir central réservé aux voyageurs debout. En face de moi, une vieille dame est assise. Elle a enlevé un pied de ses chaussures-sabots et l'a posé sur la banquette. On voit ses chaussettes - des bas coupés que les femmes mettent généralement avec de fines chaussures. La décontraction apparente de sa tenue contraste avec la solennité digne qui s'exprime sur son visage. Elle tient sa tête très droite, sans la laisser pencher sur le côté, même lorsque ses yeux se forment pour une courte sieste.
Près de trois quarts d'heure se sont écoulés. Les voyageurs se sont amassés dans l'allée centrale et je n'ai plus vu la vieille dame. Le métro s'est arrêté à l'université, le flot des voyageurs debout est descendu. De nouveau, je vois la vieille dame maintenant. Elle n'a pas bougé : même solennité sur son visage, même gravité sur ses lèvres pincées. Elle a seulement bougé sa jambe - c'est la droite maintenant qui est calée sur la banquette. La fatigue tire désormais un peu plus les traits de son visage. Mais il y a toujours dans son port de tête - très troid, presque frondeur - la même dignité grave et autoritaire.

En plein vol

Vendredi 3 avril 2009
Séoul, palais de Deoksugung, 11 h

Une jeune fille se fait prendre en photo par sa copine, devant la grande porte du Palais. Pas une photo banale, comme il y en a des milliers dans les appareils photo des touristes. Non, la jeune fille veut une photo hors du commun : elle volant dans les airs devant la porte du beau palais.
La jeune fille saute, mettant ses jambes sur le côté le temps de la propulsion. Hop ! en l'air ! Mais c'est trop tard, déjà ses pieds ont retouché le sol sans que la photographe ait pu appuyer à temps sur le déclencheur. Un grand sourire s'accroche à ses lèvres. Qu'à cela ne tienne, elle va recommencer. Elle compte jusqu'à trois - dans sa langue que je ne connais pas - puis, hop !, saute maladroitement sur ses chaussures à talon. Trop tard, ou trop tôt : la photo n'a pu être prise à l'instant adéquat. La jeune fille rit. Elle remonte sa jupe courte, cale son sac à mains contre sa poitrine et 1, 2, 3, elle affiche un sourire à ses lèvres et saute en l'air. Encore raté ! La jeune fille et son amie photographe rient aux éclats. Il faut recommencer. Allez, 1, 2, 3...

L'acteur de l'aéroport

Mercredi 1er avril 2009
Paris, aéroport Charles de Gaulle, 18 h

Parmi tous les Asiatiques massés devant le comptoir d'enregistrement, je l'ai repéré tout de suite. A cause de sa stature : grand, mince, élancé. A cause de son élégance : manteau long de prix, écharpe de soie, pantalon de toile parfaitement plissé. Une petite moustache délicatement taillée lui donne une apparence chic et raffinée, comme s'il sortait d'un film des années 1950.
Je croyais que l'homme était un voyageur en classe affaires, parce que je l'avais aperçu d'abord devant le guichet réservé à la première classe. En fait, je ne tarde pas à voir l'homme naviguer d'un groupe de voyageurs à l'autre, parmi les nombreux Japonais en partance pour Séoul. De toute évidence, l'homme est leur guide. Il soulève la barrière de corde pour parler à un jeune couple. Il fait de grands signes, lève le bras droit, le bras gauche, soulevant à chaque fois un pan de son long manteau et accompagnant son geste d'un mouvement du corps. Un instant et le voilà déjà plusieurs maîtres plus loin, devant d'autres voyageurs. De nouveau, les grands gestes gracieux et le manteau qui semble tourner comme une robe de danseuse à chacun de ses amples mouvements.
Le guide japonais est un acteur de comédie musicale et l'aéroport entier est la scène de sa représentation.

 

 

27 novembre 2008

Ma main dans tes cheveux

Mercredi 26 novembre 2008
Dans le métro, 8h40

Il est rentré dans le wagon à la station après Montparnasse. Dans ses mains, il y a une guitare et devant lui un haut-parleur sur roulettes qu'il pousse comme un caddy. Aussitôt, la musique emplit tout le métro. Je soupire. A-t-on envie de voir hurler la musique si tôt le matin ?
L'homme se met à entonner un refrain. C'est la beauté de sa voix que je remarque. Une voix grave, pleine de tendresse. Pourtant, il chante faux. Il n'arrive pas à monter dans les aigus, force sa voix qui vient mourir au fond de sa gorge. Mais il continue de chanter, sans rougir de ses fausses notes.
Je ne le vois que de dos. Son sac à dos - vide, probablement - est ouvert. Il gratte sur sa guitare, prend le rythme, remue son corps. Il danserait presque, là, dans le métro, devant tous ces gens assis qui ne le regardent même pas. Je ne vois presque rien. De son profil que je devine, je note qu'il est noir et qu'il n'est plus si jeune.
Maintenant, il lance une deuxième chanson. Un vieil air de variété trop connu que je n'ai pas entendu depuis des années. La voix de l'homme est toujours aussi troublante. Mais il chante trop vite pour que je puisse me sentir troublée, asseyant les mots les uns sur les autres, sans sembler véritablement les comprendre. "Ma main dans tes cheveux", dit l'homme qui poursuit sa chanson. Celle-ci se fait sensuelle, poétique. Et l'homme continue son refrain. L'amour éclate à pleines paroles. L'homme ondule en rythme, près de la barre centrale du wagon. S'il comprenait les paroles de sa chanson, cela en serait infininiment indécent. Mais de nouveau il monte trop haut, la note se casse et, sous le brouhaha des portes  du wagon qui se referment violemment, l'homme continue d'entonner son refrain. "Tu étais si belle... ma main dans tes cheveux..."

09 octobre 2008

Cache-cache

Mercredi 8 octobre 2008
Dans le bus, 19h50

Entre deux chaos du bus qui, dans l'excès de circulation parisienne, ne cesse d'avancer et de s'arrêter, je lève la tête de mon livre. En face de moi, un homme avec un enfant sur les genoux. Mon regard ne prend pas le temps d'observer attentivement. Je baisse à nouveau les yeux sur mon livre. Mais intriguée, je lève une nouvelle fois la tête vers l'homme devant moi. Sur les genoux, l'enfant, âgé d'un an environ, remue dans tous les sens et se contorsionne habilement. Ne va-t-il pas tomber des genoux de son papa ? Je comprends finalement que le bébé n'est pas réellement assis, mais maintenu droit par un système de portage : une lanière retient fermement l'enfant autour de la taille de son père.
L'enfant est tout contre son père et, en même temps, tous les deux semblent vivre des vies séparées. L'homme, âgé d'une bonne quarantaine d'années (il a déjà massivement des cheveux blancs), est tourné sur le côté, pour mieux lire son journal. Il ne jette pas un oeil sur le bébé, tant il est concentré par la lecture de son quotidien. L'enfant, au contraire, est bien présent dans le monde autour de lui. Il ouvre des grands yeux, regarde les lumières qui défilent par la fenêtre, se tourne vers la gauche, vers la droite pour attraper une poignée ou met sa tête sur le côté comme pour contempler une curiosité qu'il est le seul à voir.
Il y a de l'indifférence chez le père. On pourrait lui dire : "vous avez un enfant sur vos genoux, vous savez", il lèverait la tête, incrédule : "ah oui, c'est vrai ! j'avais oublié !". Sans doute mal à l'aise d'être ainsi tourné sur le côté, il a changé la position de son journal. Il le tient devant lui, les bras tendus. Il est gêné par l'enfant, à cause de qui il ne peut poser le journal contre lui, et il gêne en même temps l'enfant en encombrant tout son champ de vision. La scène est comique. Il y a ce journal déplié sur toute la largeur de ses grandes doubles pages et, sur un des côtés une petite jambe de bébé qui dépasse, imperceptiblement. Juste la jambe, pas plus.
Mais l'enfant s'est penché davantage. En tirant sur la cordelette, il arrive à retrouver la vue, derrière le journal. En face de lui, une dame le regarde en souriant. Il répond à son sourire en adoptant un air taquin, résolument charmeur. Le père continue de lire son journal, tandis que son fils, sur ses genoux, joue les grands séducteurs. La femme et le bébé s'amusent à cache-cache avec les feuilles du journal. Le gamin est hilare, la femme complètement séduite.
Le père et l'enfant sont arrivés à destination. L'homme replie son journal. Il a vu les manoeuvres séductrices de son fils. D'un air semi-ironique, il esquisse un sourire, l'air de dire, Bravo, mon fils, tu as fait une touche avec la belle blonde !

07 octobre 2008

"Tire-lui les cheveux"

Samedi 4 octobre 2008
Dans le métro, 14 h

O. et moi sommes assis côte à côte, dans le sens de la marche. En face de nous, donc côte à côte également, une maman et sa petite fille. La fillette a environ deux ans, des nattes en tourbillon sur la tête et un regard espiègle. Elle a la peau noire, cadeau de sa maman qu'elle a ramené d'une Afrique lointaine qu'elle n'a peut-être jamais connue.
La petite fille, très élégante dans sa petite robe de velours et ses collants de laine, a grimpé sur le siège. Elle est debout, les deux pieds sur la banquette. Mais elle est si petite qu'elle arrive à peine plus haut que le haut de l'assise du fauteuil. Elle regarde vers l'avant, sans faire attention aux mains de sa mère qui la tient distraitement au niveau des jambes, pour ne pas qu'elle tombe.
Derrière la banquette, sur les strapontins, se tiennent un homme et une femme qui parlent une langue étrangère. La tête de la fillette est à la hauteur de celle de l'homme, qui se tient derrière elle. Pour la petite fille malicieuse, la tentation est trop forte de tirer sur les boucles de cheveux du passager. Elle n'ose pas pourtant, frôle de ses petits doigts la tête du voisin, mais ramène sa main en riant, se retournant vers nous comme pour demander l'autorisation.
O., plus malicieux que la fillette encore, murmure : "Allez, tire-lui les cheveux !" La petite fille rigole, à la fois surprise et complice de l'insolence apparente de cet inconnu qui est face à elle. De nouveau, elle se retourne et, subrepticement, passe la main dans les cheveux du passager sur le strapontin. Celui-ci tourne la tête, voit la petite fille, puis sourit d'un air entendu à la fillette.
La mère n'a rien vu de la scène. Depuis qu'elle est arrivée, elle est perdue dans ses pensées, la main négligemment posée sur les jambes de sa fille. Elle n'a pas même remarqué que la moitié d'un wagon est tombé sous le charme de sa fillette.

Muse

Samedi 4 octobre 2008
Dans le métro, ligne 2 - 16h45

Je suis assise à côté d'un couple de jeunes gens parlant une langue de l'Est. A vrai dire, je ne fais pas vraiment attention à eux. Mon regard se perd par la fenêtre du métro aérien.
Un homme est monté dans le wagon et vient s'asseoir juste en face de moi, c'est-à-dire à côté du jeune couple qui est en face-à-face, le long de la fenêtre. L'homme a une cinquantaine d'années. Sa peau est mate. Il a un léger accent - peut-être libanais, ou bien un autre pays du Moyen-Orient. Il porte un costume plutôt chic et une cravate de soie bleue. Je remarque un petit accroc dans la cravate qui, pourtant, est de toute évidence de prix. Je ne sais pas pourquoi je remarque ce détail anodin. Sûrement parce que la maille arrachée dans sa cravate se trouve à la hauteur de mon regard et que, par pudeur, je n'ose pas le dévisager.
L'homme est à peine assis sur la banquette qu'il se met à parler aux jeunes gens, comme s'ils les connaissaient depuis toujours. Cette familiarité me surprend. Pas de bonjour, ni même de sourire de connivence. Juste une phrase qui entre dans le vif d'un sujet qui aurait été ouvert par une conversation antérieure.
– Oh, du parfum, comme c'est une bonne idée ! s'est exclamé l'homme en apercevant le flacon de parfum que la femme déballe sous les yeux de son ami.
– C'est pour une occasion spéciale ? interroge l'homme, sans trouver son comportement indiscret.
Le jeune couple paraît surpris. Mais la conversation est nouée, presque malgré eux, et poliment, ils répondent à l'inconnu :
– Non, c'est juste comme ça, un cadeau ! dit la femme d'une voix vive et chantante.
– Ah, c'est bien, de s'offrir du parfum. Très bien ! juge l'homme, avant de demander s'il peut sentir pour savoir à quoi ressemble ce beau parfum.
L'homme tend le bras et la femme y dépose quelques gouttes de parfum. L'effluve envahit tout l'espace des quatre sièges du métro. Une flagrance de printemps, légèrement bon marché.
– Vous êtes Russes ? interroge franchement l'homme.
– Non, on vient d'Ukraine, répond un des deux membres du jeune couple.
L'homme à la cravate rétorque qu'il connaît un peu le russe, mais pas l'ukrainien. Il parle de la situation en Ukraine, dit que ça s'est calmé là-bas, n'est-ce pas. La femme dit Oui, c'est plus calme maintenant, et elle range son nouveau parfum dans son emballage.
La conversation meurt. L'homme à la cravate cherche à la prolonger, mais ne trouve rien à dire. L'homme et la femme ont tourné la tête vers la fenêtre et parlent leur langue. L'homme a un pâle sourire sur les lèvres, qui se perd dans l'indifférence. Dans le wagon, le parfum s'est tari, remplacé par l'odeur âcre de la ville.
L'homme déplie les journaux qu'il a posés sur ses genoux. Il y a Libération et puis aussi le tout dernier numéro de Muze, revue littéraire pour jeunes filles.

25 septembre 2008

1 croissant et 1 pain au raisin

Mercredi 24 septembre 2008
A la boulangerie, 18 h

Devant moi, entrant dans la boulangerie, une femme avec ses deux enfants. Une fille, un garçon, et la turbulence des jeunes années. Le garçon, âgé d'environ 8 ans, court vers la vitrine, là où sont alignés les gâteaux à la crème. Les doigts sur la vitre, le visage presque collé à la paroi, il salive littéralement devant le spectacle des pâtisseries et des viennoiseries.
Un baba au rhum ! Non, des macarons ! Ou alors là-bas, la tarte aux fraises ! Je veux, Maman, je veux !
Sa demande est un cri, son désir une gourmandise incontrôlable. Sa petite soeur, qui ne veut pas être en reste, y met aussi du sien et vient tirer la veste de sa mère.
Moi aussi, Maman ! Je veux, je veux !
La mère est ennuyée. Elle est jeune, la trentaine à peine. Elle a des principes, des règles strictes qui ne supportent pas de failles.
Non, il est tard, vous n'allez pas goûter maintenant. On va rentrer faire à manger.
Elle voudrait que sa sentence soit sans appel. Elle y croit, mais pas suffisamment. Les gamins ne veulent pas de ce refus infligé à leur estomac.
Non, Maman ! J'ai faim, j'ai trop faim ! Je veux quelque chose ! Je veux !
Le garçon s'est approché maintenant du congélateur à glaces. Les mains appuyant sur le couvercle vitré, il contemple le merveilleux spectacle : bâtonnets de chocolat et vanille, coupes de glace à la fraise et à la pistache... L'enfant réclame encore.
Je veux, Maman !
La mère répète son refus, argumente à demi mots. Déjà, elle n'y croit plus. Les enfants ont deviné dès le premier mot qu'elle allait finir par céder. La boulangère, amusée, observe la scène, le sourire aux lèvres. Elle regarde les enfants négocier et la mère ployer, et arbitre le combat. Qui va gagner ? En mère de famille, elle aussi, la boulangère se verrait du côté de la mère. Mais elle est aussi commerçante et la tyrannie gourmande des enfants capricieux la fait rire.
L'enfant pleure presque maintenant. Il dit qu'il a faim, Maman, il a si faim ! Devant l'outrecuidance de son fils, la mère est gênée. Discuter, devant la boulangère et les clients réunis, risquerait de l'amener à un combat sans fin. Il n'y a plus qu'une chose à faire : céder.
La mère était sur le point de payer sa baguette. Mais, sans fierté, elle ajoute :
Mettez-moi aussi deux croissants !
La boulangère acquiesce, d'un sourire ironique. La fille, moins virulente que son frère jusque-là, s'exclame, presque en colère :
Ah non, moi je veux un pain au raisin !
La femme soupire. Elle a perdu. Ce n'est plus la peine de mimer un semblant de dignité maternelle.
Alors mettez-moi plutôt un croissant et un pain au raisin.

 

17 septembre 2008

Fais risette

Mercredi 17 septembre 2008
A la sortie du métro, 10h15

Ce n'est pas une vieille dame, mais elle a l'âge d'être grand-mère. Elle est penchée au-dessus de la poussette de l'enfant. Je ne vois pas le bébé. Je vois juste la dame, accroupie pour se mettre au niveau de la tête du petit garçon. Elle parle fort. Elle répète : "oh qu'il est mimi le petit cocot ! qu'il est mimi ! qu'il est mignon  le minou dis-donc !" Et elle passe la main dans ses cheveux blonds. "Qu'il est mimi, tout mimi !" Elle répète encore sa phrase, ribambelle de mots qui ne veulent plus rien dire. "Et qu'il est où le nounours du petit mimi ? qu'il est où ?" La dame écorche les mots, leur rentre dedans, les arrache, avec une violence qui me fait mal aux oreilles. J'imagine le bébé qui regarde cette mamie. Ne se dit-il pas que sa grand-mère est devenue folle et qu'elle le prend pour un taré ? Ne veut-il pas se révolter  d'un tel affront fait au langage ? "Qu'il est tout beau le mimi à sa mamie ! Tout mimi qu'il est dis-donc !" Elle continue son massacre... Au secours !

J'ai dépassé la dame et la poussette. Je me retourne, je veux voir la tête du bébé. C'est un enfant tout blond, aux joues rouges rebondies. Dans ses yeux un éclat de joie et sur ses lèvres un sourire de bonheur. L'enfant est émerveillé de l'attention que lui porte sa grand-mère. Comme si les mots déformés de sa mamie étaient magiques.

Qui suis-je, moi, pour juger qu'on n'a pas le droit de tirer sur le langage et de le malaxer à l'envi ?

 

 

11 septembre 2008

Rive gauche

Mardi 9 septembre 2008
Dans un restaurant de la rue Vavin, 13 h

Le restaurant est plutôt chic, à la décoration stylée et soignée. J'y suis avec des collègues et auteurs pour prolonger une réunion de travail. On dira que c'est un "déjeuner d'affaires".
A la table à côté de la nôtre sont assises deux vieilles dames dont la politesse exige qu'on ne s'interroge même plus sur leur âge. Tassées sur les fauteuils de velours rouge, elles paraissent toutes petites. Elles ont enveloppé leur vieillesse dans des châles Hermès et des tailleurs de laine et l'ont accrochée dans des brushings dissimulant sous le volume des boucles séchées leurs cheveux blancs. Ce sont de vieilles dames, mais des dames parisiennes. Le temps qui a passé ne les pas arrachées à leur Rive Gauche et au chic des mondanités dans lesquelles elles ont passé leur vie. Leur mari n'est plus là, peut-être, parti avant elles. Mais elles ont continué de se donner rendez-vous certains midis pour des déjeuners de fine gastronomie. C'est leur dernier plaisir, leur ultime résistance à l'injustice du temps.
Les vieilles dames parlent fort, bien que leurs voix sont un peu chevrotantes. Leur conversation ne tarit pas. Elles sont entre amies. Elles ont des confidences à se faire sur leur vie, et surtout des ragots à se raconter sur la vie des autres.
Je n'écoute pas - je ne dois pas écouter. Je suis en réunion d'affaires, n'oublions pas. Mais j'entends des phrases qui sortent du flot continu de leur discussion. J'entends comme ça "Ah mais toi tu n'aimes pas les Chinois !" La phrase me surprend, dans l'intransigeance de sa sentence. Je me retourne. Les deux dames ont aperçu indistinctement mon regard sur elles. Peut-être se sont-elles rendues compte de la violence de leur jugement. Elles baissent très légèrement la voix. Et tandis que la serveuse dépose sur la nappe blanche leur assiette de foie gras, elles continuent leur logorrhée vacillante.
Je reviens à la conversation qui a lieu à ma table, tout en découpant des morceaux du magret de canard qui se trouve dans mon assiette. Mais les dames se remettent à parler fort. Elles disent "Ah, Jean-Pierre qu'est-ce qu'il est grand ! Il mesure bien 1 m 92. Il est bien plus grand que Bernard !" Et puis elles disent aussi : "Son mari est à Fréjus, oui elle m'a téléphoné cette semaine. Bernard va le rejoindre. " Et puis elles disent encore : "Non, moi je préfère le Dôme à la Coupole. Il y a trop de monde à la Coupole, et puis ce n'est pas la même ambiance."
On en est maintenant aux desserts. Les deux dames ont terminé leur repas. Elles se lèvent en se laissant glisser sur la banquette rouge. Debout, elles sont encore plus petites qu'assises. Elles s'enroulent dans leur manteau d'été, s'éclipsent l'une après l'autre aux toilettes, puis s'en vont. Elles emmènent avec elles leurs bavardages et, tout à coup dans la salle du restaurant, c'est le silence.

 

04 septembre 2008

Le guide de l'enseignant débutant

Mercredi 3 septembre 2008
Dans le métro, 11h50

Je ne l'ai pas remarquée tout de suite. Bien au contraire. Cela faisait presque dix minutes que j'étais assise à quelques mètres de son siège avant que je pose mon regard sur elle. D'ailleurs, si l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains n'avait pas retenue mon attention, je ne l'aurais même pas vue. Il y a des personnes dont l'apparence est si commune que rien ne vient les détacher de la foule des gens dans laquelle ils se trouvent. J'aurais pu dire que cette jeune femme était une de ces personnes-là. Sauf que.
Sauf qu'elle tenait entre ses mains le Guide de l'enseignant débutant.
D'emblée, j'ai reconnu le titre et la couverture, même si je n'avais jamais tenu cette édition-là, la dernière, 2008-2009. Mais elle m'a rappelé une édition plus ancienne, que j'avais lu en détail, de la première à la dernière page, il y a plusieurs années auparavant. Le Guide de l'enseignant débutant, somme de conseils et d'informations, bible du prof sorti d'IUFM qui croit que, lorsqu'il aura lu ces quelques dizaines de pages, il saura enfin comment on fait.
Consciencieusement, la jeune femme souligne des passages dans la revue. Elle lit une phrase, puis sort son crayon à papier et la souligne à main levée. Je regarde son visage. Elle n'a pas d'âge. Probablement une vingtaine d'années, mais il y a quelque chose de grave dans les traits de son visage qui font croire qu'elle est bien plus vieille. Elle a le dessous des yeux légèrement marqués. Très légèrement. Ou bien est-ce ses cheveux qui sont mal coiffés. Je ne sais pas. Je lis de l'angoisse en elle - dans la façon dont elle suit, ligne à ligne, les conseils du guide, à moins que ce soit dans le doigt qu'elle crispe sur son crayon.
Duroc, je descends là. Je quitte le wagon. La femme est toujours penchée sur son livre.
Je ne saurai pas. Je ne saurai pas si cette jeune fille était vraiment angoissée ou si je n'ai projeté sur elle ce sentiment que parce que, des années plus tôt, j'ai ressenti cette peur dans tout mon corps à la lecture du Guide de l'enseignant débutant.